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Défis Publié le 17 décembre 2019

La légende de Vito Dumas : le dompteur de vagues 

Il y a plusieurs dizaines d’années, un homme a mis le cap vers l’inconnu. Sans radio. Sans boussole. Sans canot de sauvetage. Uniquement avec son courage et l’envie de diffuser son message.  

Vito Dumas avait investi tout son argent dans l’achat d’un voilier de 1918. Le Lehg I était resté entreposé dans un chantier naval pendant des années, voué à terminer en combustible de poêles à bois. Avant de devenir le voilier à bord duquel Vito allait accomplir son premier exploit : rejoindre Buenos Aires depuis l’Europe, en partant d’Arcachon, en France. 

Cette expérience n’était qu’un début. À une époque où la littérature, les sports et les sciences étaient en plein essor en Argentine, Vito s’est senti inspiré et résolu à prendre de gros risques pour s’embarquer dans une aventure qui allait gagner ladmiration des plus grands marins : faire le tour du monde à la voile.  

 

Une communion avec la nature 

 

Naviguer en solitaire a permis à Vito de communier avec la nature et son moi intérieur, d’une manière qu’il n’avait jamais expérimentée auparavant. Issu d’une famille modeste, il avait dû quitter l’école pour travailler dès son plus jeune âge.  

 

La première expérience de Vito en pleine mer remontait à sa tentative de traversée à la nage de l’estuaire du Río de la Plata, qu’il avait essayé en vain de réaliser non une ou deux fois, mais… six fois. Il avait ensuite appris à naviguer en autodidacte. Il savait peu de choses de la navigation à la voile, mais il était doté de beaucoup de courage. Ceux qui l’ont connu disent qu’il avait un véritable sixième sens de marin, pour capturer les vents, ouvrir de nouvelles voies, sentir le rythme marqué par les eaux. 

 

Les préparatifs 

 

Dix ans s’étaient écoulés depuis sa dernière expérience de navigation. Il prenait un énorme risque. Compte tenu des difficultés auxquelles s’exposait un aventurier à cette époque et de l’absence d’assistance technologique. Pour son odyssée, il savait qu’il devait récupérer son voilier, le Lehg II, qu’il avait dû vendre pour des raisons financières.  

 

À un moment donné, alors qu’il traversait une tempête, le Lehg II fut victime d’un énorme coup de vent. Ce fut si violent que Vito roula jusqu’à se retrouver assis au-dessus de la cabine. Pendant quelques longues secondes, les mâts du voilier se précipitèrent vers le fond de l’océan et la quille vers le ciel. Vito était dans une prison sans issue, dans un véritable cercueil. Et soudain, le ciel. « J’ai regardé la mer et j’ai souri (…). J’étais sorti du cercueil. Je me suis retrouvé sur le pont. Rien d’autre n’avait d’importance. Je pouvais lutter. Les yeux remplis de joie et le cœur plein d’espoir, en pleine possession de mes capacités et armé de toutes mes forces, je l’ai remerciée de tout mon cœur ». Cette expérience avait renforcé sa foi dans son voilier. 

 

Le Lehg II était équipé d’un poêle et de lampes au kérosène. Vito avait emporté des boîtes de cacao, du riz, des pois chiches, du maté, du bœuf salé, des barres de chocolat, du sucre, du tabac, des biscuits, 400 litres d’eau potable, entre autres vivres. Il disposait également d’une trousse de premiers soins, avec des doses de vitamines et de glucose au cas où il manquerait de calories.  

 

La raison cachée 

 

Certains marins ne sont pas seulement poussés par le vent. La philosophie de Vito était sa principale motivation. Son envie de diffuser son message pour démontrer que l’aspect matériel n’est pas une limite pour relever de grands défis.  

 

Avant de mettre les voiles, en 1942, il avait déclaré : « En ces temps matérialistes, je me propose de relever un défi romantique, pour montrer l’exemple aux plus jeunes ». C’était une période difficile pour naviguer (sans moteur) et sans autre compagnie que vos rêves et vos cauchemars. Alors que le monde était secoué par la guerre et la destruction, le navigateur solitaire réalisait son rêve courageux, en quête d’aventure. La ferveur de Vito était la preuve que même si un souffle de terreur balayait le monde, tout n’était pas perdu. Il y avait encore des rêveurs, des romantiques et des visionnaires.  

 

Le voyage s’est déroulé en quatre phases, avec escales dans différents ports : parti de Montevideo, il a rejoint Le Cap, puis Wellington, en Nouvelle-Zélande, traversant des zones de mousson et naviguant pendant 104 jours, avec des vagues de 18 mètres de haut. Puis il a mis le cap sur Valparaiso, au Chili, en traversant l’océan Pacifique. Il a ensuite franchi le cap Horn, le point de rencontre des deux océans, en empruntant la Route de la Mort, jusqu’à Mar del Plata, avant d’atteindre Buenos Aires. Il lui aura fallu un an et 36 jours pour réaliser son exploit. 

 

Événements imprévus 

 

Il avait mis les voiles avec un doigt entaillé, une blessure dont il avait minimisé l’importance. Au bout de quelques jours, la blessure s’est transformée en une grave infection, qui s’est propagée jusqu’à son épaule. Il savait que pour obtenir de l’aide, il devait naviguer au moins 30 jours. Alors, étourdi par la fièvre, il prit une décision radicale : faire une incision dans son bras malade. Il s’est endormi et en se réveillant, il constata qu’il n’avait plus mal. Son doigt avait éclaté, baigné de sérum et de pus. L’infection était terminée. 

 

Cependant, ce ne fut pas la seule situation à couper le souffle qu’il vécut. En pleine Seconde Guerre mondiale, il fallait prendre quelques précautions. Il n’avait pas emporté de radio, pour ne pas être confondu avec un espion. Mais cela ne l’avait pas empêché d’être intercepté par un sous-marin nazi, qui pensait que le bateau de Vito était un navire espion des Alliés. Personne ne sait ce qui aurait pu se passer sans l’intervention d’un soldat argentin qui s’était enrôlé parce que ses parents étaient Allemands. En regardant le capitaine, il s’exclama : « cet homme, c’est Vito Dumas ! ».  

 

La Route impossible : le rugissement d’un animal sauvage 

 

Le mystère de la Route impossible était devant lui. Une route autour de l’Antarctique qui avait coûté la vie à de nombreux marins. Cette route est également connue sous le nom des « quarantièmes rugissants », en raison des forts vents d’ouest qui soufflent dans l’hémisphère sud, généralement entre 40 et 50 degrés de latitude. Vito Dumas a navigué au cœur de l’enfer. 

 

Après avoir passé 104 jours en haute mer et parcouru 7400 milles marins, il parvint à Wellington. Là, il fut reçu en héros. Affamé, déshydraté et atteint du scorbut ; mais il avait traversé la Route impossible.  

 

Cap Horn 

 

De Wellington à Valparaiso, la traversée fut moins mouvementée. Après 72 jours de navigation et 5 200 milles parcourus, il fit escale. Le Lehg II avait besoin d’être réparé : il lui fallait encore traverser le cap Horn.  

 

Dans l’un de ses livres, Par les quarantièmes rugissants: seul par les mers impossibles, il décrit la traversée : « Je suis en route vers la mort. Le vent et la mer sont déchaînés. Ma lampe s’est éteinte, un coup violent me jette contre une cloison ». Il s’était cassé la cloison nasale. Puis il ajouta : « Ce n’était pas cher payé pour une telle audace ».  

 

Le vent hurlait en s’abattant sur les icebergs. Sur sa coque en noyer, il dut faire face aux violentes tempêtes, aux vagues déchaînées et aux vents implacables. 437 jours après avoir mis le cap sur Montevideo, il arriva à Buenos Aires. Affamé, abattu, les vêtements déchirés, mais avec un sourire triomphant. Une foule bruyante se pressait sur les quais, tandis que Vito Dumas était accueilli par une escorte de bateaux. Tout le monde voulait assister au moment où le marin allait mettre pied à terre, dans son pays natal. Il l’avait fait.