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Itinéraires nouveaux Publié le 01 juin 2019

Agostina Di Stefano : l’Argentine qui rend autonome la communauté à travers son école à New Delhi

À 35 ans, elle a réussi à associer l’enseignement et l’aide sociale, ayant un impact positif sur les enfants de Motia Khan et leurs familles

Agostina a toujours envisagé l’enseignement comme un moyen pour produire un impact social. Elle a consacré 7 ans de sa vie à donner des cours d’anglais dans des écoles situées dans des zones très défavorisées de Buenos Aires. En 2014, elle a fait ses valises et, avec son conjoint et sa fille d’un an, elle a abandonné la capitale argentine pour s’installer à New Delhi, en Inde, où elle a été confrontée à un choc culturel très important et hostile.

Lors de ses premiers jours en Inde, elle a commencé à visiter différentes organisations et à découvrir différents projets sociaux. Finalement, elle a trouvé sa place dans un refuge qui, malgré la saleté et une infestation de rats, offrait un abri à des familles extrêmement pauvres. C’est là qu’elle a rencontré Chenna, une petite fille atteinte d’une maladie parasitaire sévère et elle a décidé d’y rester. Au fil des jours, elle a commencé à rencontrer d’autres personnes du refuge et à s’impliquer davantage, à écouter leurs problèmes et elle a senti qu’elle devait faire quelque chose pour eux.

Question : Que signifie le nom Mothia Khan ?
Réponse :
Mothia Khan est le nom du quartier où se trouve l’école et où était situé au départ le refuge où j’ai commencé à travailler. L’école, qui porte également le nom de Mothia Khan, a été fondée grâce à notre visite du refuge avec d’autres expatriées françaises. Nous avons commencé à travailler ici, en soignant et en aidant des personnes brûlées et souffrant de malnutrition. Ensuite, nous avons commencé à leur apporter le petit-déjeuner deux fois par semaine et finalement, j’ai commencé à leur apporter mon aide tous les jours.

Q : Fonder une école est un grand défi. Qu’est-ce qui vous a poussé à le faire ?
R :
Ce qui m’a poussée à ouvrir l’école était de voir ce désespoir chez les gens. Je ne pouvais pas concevoir qu’autant d’enfants soient sans papiers, qu’ils ne puissent pas aller à l’hôpital parce qu’on ne prêtait pas attention à eux et qu’ils ne puissent pas aller à l’école. Si vous amenez un enfant de la rue à l’école, ils inventent des excuses pour ne pas l’inscrire.

Ces personnes n’avaient pas accès à ce qu’une grande partie du monde considère comme “ basique ”, comme aller à l’hôpital. Et ce n’est précisément pas parce qu’ils habitent à 40km ou dans une zone rurale. L’hôpital est à leur portée mais ne s’intéresse pas à eux. Pour cette raison, ils renoncent à s’y rendre et à inscrire leurs enfants à l’école. Cela me paraissait très injuste et j’avais très envie de changer les choses.

Q : Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?
R :
Principalement, la difficulté de la langue et la différence culturelle. Mon approche a été celle de me dire “ je souhaite en apprendre de cette communauté, je ne suis pas là pour leur imposer quoi que ce soit ni leur expliquer comment fonctionnent les choses ”. Je crois que l’envisager de cette manière a été très important et m’a ouvert un peu certaines portes. J’ai toujours proposé de mettre en commun les idées et les apprentissages de chacun. Voir s’ils pouvaient m’apprendre des choses, ce qui était bien évidemment le cas, et leur rendre la pareille. Nous étions toujours sur le même pied d’égalité. Et j’insiste sur cela car beaucoup de gens ont un sentiment de supériorité et pensent : “ je vais vous expliquer comment les choses fonctionnent ”. Je ne partage pas cette idée. Vous réussirez en Inde également en ayant cette attitude, car, en règle générale, il s’agit d’une société très laxiste, mais je n’ai jamais pensé de cette façon.

Q : Le contexte de l’Inde est très particulier et à plusieurs reprises, vous avez réussi à surmonter les obstacles qui se présentaient à vous. Quels sont les défis quotidiens de Motia Khan ? Comment les surmontent-ils ?
R :
Le défi quotidien est de faire progresser l’école, d’obtenir davantage de fonds pour pouvoir offrir des médicaments à plus de gens, proposer une meilleure alimentation aux enfants et aider plus de personnes.

Par ailleurs, une autre difficulté est de nous adapter à ce que la communauté est prête ou non à entendre. Par exemple, j’ai très envie de parler de la question des règles, mais je pense que les gens ne sont pas prêts pour cela pour le moment.

Q : Mothia Khan soutient également les familles des enfants qui vont à l’école. Comment sont ces familles ?
R :
Les parents des enfants vendent des légumes ou travaillent comme chauffeurs de pousse-pousse, comme gardiens dans un local, dans un atelier de couture ou comme petit marchand de nourriture. En général, les salaires sont très bas, un des parents des enfants de Mothia Khan gagne entre 150 et 200 dollars américains. Dans cette zone, les loyers sont extrêmement chers et la moitié du salaire sert à payer le logement. Par conséquent, ce qu’il reste de l’argent est uniquement utilisé pour survivre. S’il se passe un imprévu ou s’il arrive quelque chose ou que quelqu’un tombe malade, ils s’endettent et ne peuvent réussir. Et, principalement parce qu’ils ont des travaux très durs, à 40 ans, ils ont déjà un corps très fatigué ou maigre en raison de la mauvaise alimentation.

Nous essayons toujours d’aider les parents, les maîtresses identifient les problèmes des différentes familles et nous tentons de trouver des solutions pour les résoudre. Ils apprécient beaucoup notre aide et sont contents que leurs enfants aillent à l’école.

Q : Quelles valeurs et quels messages souhaitez-vous transmettre aux enfants ?
R :
Principalement qu’ils aient confiance en eux. Que les petites filles sachent que leur futur se trouve sur les bancs de l’école, qu’elles apprennent à élever leur voix, et à lutter pour un avenir plus juste et plus égalitaire pour les femmes. Du côté des petits garçons, qu’ils soient plus ouverts et qu’ils défendent leurs copines. Qu’ils essaient également de rompre un peu avec le système des castes et cette tradition qui impose que ces enfants n’aient pas les mêmes droits que les autres.

Photo: Agostina Di Stefano