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Parcours remarquables Publié le 01 juin 2019

Design thinking: de Bill Moggridge à nous tous

Le design comme une méthode de pensée

Bill Moggridge a été l’une des personnalités les plus captivantes sur la scène internationale dans le domaine du design. Designer, communicant, entrepreneur, professeur et théoricien, il nous a quittés le 8 septembre 2012 en laissant derrière lui un héritage que seul un personnage éclectique et en constante évolution tel que lui aurait pu nous transmettre. Une personne éclairée qui a toujours eu un grand désir d’apprendre de nouvelles choses.

C’est lui qui a créé le Grid Compass, que beaucoup pensent être le premier ordinateur portable au monde. Conçu en 1979, il a été adopté par la NASA et a défini la norme des ordinateurs portables avec sa fermeture similaire à un livre, son écran plat et son clavier réduit. Une norme toujours utilisée aujourd’hui.

En 1991, en collaboration avec David Kelley et Mike Nuttall, il a créé la société de design IDEO, récompensée par un prix et fondée sur un principe théorisé par Moggridge lui-même dans les années 80, le design interactif, une pratique entièrement nouvelle pour définir la manière dont les utilisateurs interagissent avec le logiciel d’ordinateur. Une approche innovante totalement centrée sur l’être humain.

Le travail d’IDEO est fondé sur le Design Thinking, un processus théorisé par Bill Moggridge et utilisé par les designers d’IDEO dans le but de trouver la solution pour faire face et résoudre les situations les plus complexes. Une méthode de pensée qui appartient à tous et que nous pourrions tous utiliser.

Nous souhaiterions vous proposer une interview dans laquelle Bill Moggridge explique ce processus créatif. Il s’agit d’une interview réalisée en 2008*, mais qui est toujours d’actualité et qui constitue une source d’inspiration.

Question : D’où vient l’idée ?
Réponse : Les idées prennent vie dans la partie intuitive du cerveau, elles sont créées dans le subconscient. L’esprit est peut-être comme un iceberg, dont seulement une petite partie ne ressort au-dessus de l’eau, dans la partie consciente. Si nous opérons au-dessus de la ligne d’eau, nous ne disposons que d’un petit volume à utiliser, mais si nous nous autorisons à utiliser toute la partie submergée, nous disposons de beaucoup plus pour travailler. S’il existe un grand nombre de contraintes pour un problème, la partie consciente de notre esprit est troublée, mais la capacité du subconscient est beaucoup plus grande. Les designers ont la capacité et la formation pour exploiter les connaissances tacites du subconscient, plutôt que d’être limités à travailler avec les informations explicites. Cela leur permet d’être bons dans la synthétisation des solutions à des problèmes constitués d’un grand nombre de contraintes. Des problèmes de design complexes, tels que des systèmes ou des services seront mieux abordés par une équipe de personne disposant d’expériences différentes, en maîtrisant toujours des processus intuitifs, mais en collaborant de sorte que le rendement provenant de la “ pensée partagée ” soit plus productif que la somme des contributions individuelles.

Q : Pouvez-vous nous parler de votre propre processus créatif s’il-vous-plait, pourquoi travaillez-vous seul ? Avez-vous des “ rites ” ou cela vous aide à trouver de l’inspiration ?
R : Je ne travaille seul que pour des tâches simples, comme créer une présentation graphique ou éditer une vidéo. Si la tâche est complexe et représente un défi, je travaille avec une équipe constituée de personnes créatives venant de disciplines diverses et présentant des points de vue variés. Chez IDEO, notre slogan est “ Oubliez votre domaine d’expertise lorsque vous entrez dans la salle de projets, travaillez simplement avec le reste de l’équipe ! ” Peut-être s’agit-il d’un rite ?

Q : Cela vous arrive-t-il d’être surpris par la manière dont vous avez été inspiré pendant le processus créatif ?
R : Je travaille simplement à travers le processus créatif jusqu’à ce qu’une bonne idée émerge. J’ignore d’où proviennent les inspirations les plus significatives, car le processus est subconscient. Je réalise simplement qu’une solution particulière est réussie de manière instinctive.

Q : Vous avez dit une fois : « À chaque fois que je fais quelque chose pour la première fois, j’aime le faire moi-même. Si vous travaillez avec d’autres personnes, cela vous aide si vous avez utilisé le processus créatif, parce qu’ensuite, vous comprenez la notion de souffrance mais aussi celle de plaisir. »
Lorsque vous travaillez en équipe, pensez-vous être le directeur qui dit aux autres quoi faire dans le but de les guider pour obtenir des résultats inattendus ou un spectateur qui observe le processus créatif des autres ?
R : J’ai simplement l’impression de faire partie de l’équipe. Lorsque la pensée partagée fonctionne à son paroxysme, les gens deviennent, chacun à leur tour, le chef d’orchestre, sans qu’aucun changement ne soit perçu ; la hiérarchie n’existe pas.

Q : Vous concentrez-vous sur le résultat en termes de besoins de l’utilisateur et des demandes du marché, ou travaillez-vous quelquefois comme Michelangelo Buonarroti, qui voyait la sculpture à l’intérieur du marbre et pensait que son rôle était uniquement de retirer le surplus de matière ?
R : À un certain moment, il est très probable que vous expérimentiez le merveilleux sentiment de “ Ah ha ! ” qui accompagne un saut créatif. Mais il s’agit uniquement d’une indication qui prouve que vous avez progressé dans le détail de l’aspect du design sur lequel vous vous êtes concentré ensuite. Vous saurez que le design est bon uniquement lorsque vous l’aurez testé sur les personnes qui l’utiliseront et que vous aurez découvert qu’elles sont contentes, excitées, motivées et satisfaites du résultat.

Q : Qu’est-ce exactement le Design Thinking et qu’est-ce qui le différencie des autres types de design ?
R :
Voilà comment je vois le Design Thinking par rapport aux autres types de design :
• Design Thinking ~ Quoi faire
• Compétences du Spécialiste en design ~ Comment le faire
• Conscience du Design général ~ Comment choisir

Lorsque quelqu’un décide de sa tenue vestimentaire, comment décorer sa maison ou aménager son jardin, il met en œuvre des compétences de la Conscience du Design général. Ces compétences sont plus visibles dans des pays comme l’Italie qui dispose de culture et de traditions de l’esthétisme importantes, mais sont améliorées rapidement dans des lieux où le design représente une matière proposée comme option majeure dans des lycées (les jeunes).

Les designers professionnels opèrent à un niveau plus sophistiqué, maîtrisant les compétences du Spécialiste en design. Ils sont experts pour décider de la manière de faire, la manière de créer une solution élégante au problème posé par des contraintes. Toutefois, ils s’attendent à ce que le contexte dans lequel ils opèrent soit décidé par quelqu’un d’autre, probablement le patron ou le client. Cette attente limite la valeur économique de la contribution réalisée par les designers.

Le design thinking interdisciplinaire peut être appliqué pour décider quoi faire dans un premier temps, pour que le pouvoir des processus créatifs intuitifs puisse être exploité pour stimuler l’innovation, contribuer à la résolution de tous types de problèmes ainsi que développer de nouvelles opportunités. Le Design thinking peut aider pour ce qui est des problèmes difficiles et compliqués posés par la complexité des contextes de design dans le monde des technologies numériques et de la connectivité mondiale, dans le but de décider quoi faire.

Q : Nous sentons que ce processus n’est pas seulement valide pour le domaine du design : pouvez-vous s’il-vous-plait nous en dire plus sur les compétences nécessaires dans un processus de prise de décision ?
R : Voici cinq compétences essentielles du design provenant d’une conférence informelle de Chris Conley, responsable du département des programmes de l’IIT Institute of Design faculty (Institut de Design IIT), en 2002 :
1. Synthétiser une solution à partir de toutes les contraintes pertinentes, en comprenant tout ce qui fera une différence dans le résultat
2. Encadrer ou ré-encadrer le problème et les objectifs
3. Créer et imaginer des alternatives
4. Sélectionner dans ces alternatives, en sachant de manière intuitive comment choisir la meilleure approche
5. Visualiser et créer un prototype de la solution souhaitée.

Q : Vous avez eu trois postes différents dans votre carrière : designer, responsable et communicant qui travaille en tant que designer graphique et vidéaste. Qui pensez-vous être à présent ?
R : Un narrateur.

* Cette interview a été rendue possible grâce à Meet the Media Guru qui a invité Bill Moggridge à Milan pour une conférence publique (disponible sur meetcenter.it).

À propos d’IDEO

En 1980, Steve Jobs a demandé à IDEO de développer une souris pour un ordinateur radicalement nouveau, le Lisa. L’équipe de designers a abandonné le mécanisme cher conçu, auparavant, pour la souris et l’a remplacé par un composant plus facilement fabricable qui est toujours utilisé aujourd’hui dans presque toutes les souris mécaniques produites de nos jours.
En 2004, Bank of America espérait apporter une vision davantage centrée sur l’être humain dans une industrie qui est peu connue pour l’innovation et a chargé IDEO de stimuler leurs nombres d’inscriptions. L’équipe créative a tenu 20 sessions et généré 80 concepts de produits. Ils ont favorisé une idée : le programme Keep the Change (Gardez tout). Keep the Change est un service qui rassemble automatiquement tous les achats réalisés par une carte de débit. Ces centimes rassemblés sont transférés vers un compte d’épargne.

IDEO a toujours été impliqué dans des projets sociaux liés à la durabilité de l’environnement et à la santé publique, comme Aquaduct, développé en 2008 pour le concours Innovate or Die (Innover ou mourir), organisé par le fabricant de vélos, Specialized et qui a remporté le premier prix. L’Aquaduct est un véhicule à pédale qui transporte, filtre et stocke de l’eau pour les régions du monde en développement.

En 2011, IDEO a incubé IDEO.org — un organisme enregistré à but non lucratif, dédié à l’amélioration des conditions de vie des personnes vivant dans des communautés pauvres et vulnérables.