Imoca Prysmian - Giancarlo Pedote
Défis Publié le 01 mai 2019

L’art de prendre des décisions sous pression

Très souvent, la prise de décision s’avère être un exercice difficile. Peu importe que l’on parle du monde de l’entreprise, de la vie personnelle ou du domaine du sport. Toutefois, cela devient un véritable art lorsqu’il faut prendre une décision même sous la pression de la responsabilité, de l’urgence et à la recherche du succès. Nous avons parlé de ce sujet avec Giancarlo Pedote, le skipper du projet nautique de Prysmian Group, qui, pendant la régate Bermudes 1000 Race, nous a donné quelques exemples de ce que signifie choisir sous pression.

“ Et me voilà, les palmes aux pieds, le masque de plongée sur le visage et le couteau dans la main. Regardant la mer. Je sentais que la peur s’infiltrait dans mon corps et me commandait de rester dans le bateau. Et, au même instant, je ressentais en moi le sentiment de responsabilité que j’avais face à ce projet et la détermination de le réaliser. Et j’ai sauté ”. La première régate que Giancarlo Pedote a disputé dans la catégorie IMOCA a été la Bermudes 1000 Race et dans ses premières mesures, se produisit un imprévu désagréable ; c’était l’un de ces petits pièges que cache la navigation et qui peut mettre en péril sa participation à l’épreuve : la quille de son bateau s’était entremêlée dans un filet de pêche et avait pratiquement immobilisé l’embarcation. Le capitaine a tenté de faire marche arrière avec les voiles, mais la manœuvre n’a pas fonctionné, de sorte que la seule solution qui lui restait était celle de se jeter à la mer et de résoudre le problème de ses propres mains.

Accepter le risque et garder son calme

Sauter à l’eau supposait courir un risque important, mais c’était la seule façon de sortir de cette situation et de continuer la course. Le navigateur a donc décidé de faire taire les voix de sa propre peur et d’accepter le risque. Il sauta à l’eau, coupa les filets et remonta sur son bateau. Ce fut une bataille. Mais la détermination et une excellente capacité à garder son calme dans les moments difficiles ont gagné.

La force mentale constitue l’une des caractéristiques les plus précieuses d’un sportif de haut niveau, d’un bon dirigeant ou d’un grand leader. Parce que cela permet de continuer à avancer malgré les difficultés et de prendre des décisions pertinentes dans des moments critiques, se concentrant sur ce qui est réellement important et faire abstraction du reste. Pedote explique ainsi ses propres sensations : Votre mental entre dans un état dans lequel il est pleinement concentré, avec tous les sens focalisés sur ce que vous faites à ce moment-là. Et ça c’est un espace où il n’existe que deux réalités : votre travail et vous. Vous pouvez le voir comme une question de survie . Et il compare ensuite la situation avec un homme primitif qui fait face à un lion, seulement armé d’un couteau : il n’a qu’une chance et ne peut pas la perdre.

Un mélange complexe de calme, d’expérience et d’intuition

Cette capacité à garder son calme dans les moments difficiles, n’est pas, selon le navigateur, une question de caractère, mais il s’agit plutôt d’une aptitude qui s’entraîne et se renforce. Dans ce sens, le sportif donnerait raison aux philosophes qui, depuis l’époque de Platon, ont décrit la prise de décisions comme une lutte entre la raison et les émotions. Ainsi, de la même manière que le coureur de fond n’écoute pas la douleur de son corps ou que le joueur d’un sport collectif ignore les cris de tout un stade, Pedote aurait su omettre ses émotions (la peur) en faveur du sens de la responsabilité (la raison).

C’est une des formules que les êtres humains, nous utilisons au moment de faire un choix. Mais, ce n’est pas la seule.

Même si cela fait des siècles que nous émettons des hypothèses sur notre propre activité mentale, cela fait à peine quelques années que nous pouvons voir en vrai notre cerveau en fonctionnement grâce à des nouveautés techniques en matière d’images. Et la neuroscience moderne qui est née grâce à ces innovations découvrant les différentes formes de nos prises de décisions : parfois, en ignorant nos propres instincts et quelquefois, en les croyant durs comme fer. Parce que tant le sentiment comme la raison, tant la conscience que les connaissances conservées de manière inconsciente sont actifs dans notre esprit. Parfois pour nous dérouter. Et d’autres fois, pour nous permettre de découvrir la meilleure solution possible.

La valeur des expériences antérieures

Lorsque le capitaine du Prysmian Group a libéré son bateau des filets, la traversée a continué, mais il était tombé dans les dernières places du classement de cette régate. Il était donc arrivé le moment de choisir à nouveau. À présent, il était à la recherche d’une stratégie pour lui faire remonter quelques places. Mais, comment élaborer une stratégie gagnante lorsque le vent souffle de la même manière pour tous les adversaires, lorsque la mer est la même, les bateaux se ressemblent et les instruments de navigations sont similaires ?

Pedote explique que, pour choisir son chemin, il s’aide des calculs de son ordinateur, il réalise des simulations de l’itinéraire et interprète les fichiers météorologiques. Et, bien évidemment, il se sert de son expérience précédente de navigateur solitaire et de ses nombreuses heures d’étude. Elles lui indiqueront lequel des différents itinéraires possibles le mènera à son objectif. Il le perçoit comme un processus profondément rationnel. Même s’il admet qu’il existe un pourcentage d’instinct nautique en lui. Oui, c’est à ce moment-là que quelque chose en lui lui dit que parmi toutes les options possibles, il en existe une qui peut être la bonne. Existerait-il quelque chose de similaire à l’intuition ?

Dans son œuvre, Faire le Bon Choix, le vulgarisateur, Jonah Lehrer, analyse précisément les différents mécanismes mentaux impliqués dans la prise de décisions et l’un de ceux qu’il présente est celui que nous appelons le flair, l’instinct ou l’intuition qui aide un bon directeur de telenovelas à décider sans l’ombre d’un doute quel acteur incarnera parfaitement un rôle, celui qui aide un créateur à choisir une métaphore visuelle ou un directeur d’édition à savoir si un roman sera apprécié suffisamment pour devenir un best-seller. Aucune de ces personnes ne sait, en réalité, comment elle a pris ses décisions et sait rarement expliquer pour quelle raison elle l’a fait. En revanche, elle sait qu’elle ne va pas se tromper.

La réalité est que ce que nous associons à un savoir intérieur découle de ce que certaines régions non conscientes de notre cerveau ont conservé. Voilà les années d’expérience précédente, les erreurs commises tout au long de la carrière professionnelle ou les nombreuses heures destinées à analyser un environnement concret. Et c’est le cerveau lui-même qui, de façon inconsciente, découvre des modèles de réussite et permet à la partie consciente de choisir. Ou, comme l’a résumé Giancarlo Pedote : “ expérience, études et calcule ” étaient les éléments impliqués directement dans l’élaboration de la stratégie qui lui a permis de réaliser une remontée spectaculaire qui l’a menée jusqu’au podium.

Choisir par anticipation

Mais le skipper sait qu’il existe encore une marge d’erreur avec le tout nouveau bateau de Prysmian Group et Electriciens sans frontières. Cela fait quelques temps qu’il n’a pas disputé de régate en solitaire et cette Bermudes 1000 Race a signifié pour lui un profond sentiment de libération, une sensation d’union avec la mer et le bateau qu’il me manquait . Mais cette sensation de plénitude n’est pas suffisante pour le domaine hautement compétitif dans lequel il s’est engagé. “ J’ai encore beaucoup d’erreurs à commettre pour pouvoir mieux connaître le bateau, essayer de le sentir et de comprendre ses besoins. Parce que le bateau vous réclame tout le temps quelque chose, vous réclame et vous vous devez de répondre à tous ses besoins, comme un bébé qui vous demande quelque chose pour pouvoir aller vite ”. Sentir le bateau implique de l’entraînement, des heures à ses côtés et des tests qui permettent au capitaine de savoir, au toucher, avec la tension qu’il sent dans une corde, avec un bruit concret de savoir ce qu’il se passe dans son bateau et ce qu’il va se passer. Et cette dernière idée est fondamentale : anticiper tout ce qu’il peut se passer. Parce qu’en mer — tout comme dans le monde des affaires, ou encore dans la vie de tous les jours — l’anticipation est la clé pour faire le bon choix. Parce qu’un choix fait légèrement en retard peut signifier briser le bateau. Et en finir avec les rêves de nombreuses personnes.

Photo: François Van Malleghem